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Les femmes célibataires : celles qui nous invitent à réinventer nos liens

Par Juliette Léonard - Juillet 2025

Loin des images stéréotypées, cette analyse explore comment les femmes célibataires vivent et perçoivent leur célibat. A travers leur regard critique, ces femmes nous invitent à repenser le couple, mais également nos réseaux de solidarité.

A travers l’histoire, la figure du ou de la célibataire a eu diverses connotations. Si celle-ci n’a pas toujours été perçue négativement, depuis le 18ème siècle et le code napoléonien qui donne une plus grande centralité au mariage¹, cette figure hors des carcans est stigmatisée. Cette vision négative s’accompagne d’un imaginaire différent selon que l’on soit un homme ou une femme. En ce qui concerne la femme célibataire, elle est perçue comme une “vieille fille” : c’est celle qui n’a pas su trouver le Grand Amour et n’a pas accompli totalement sa féminité. Encore aujourd’hui, il est difficile d’imaginer qu’une femme puisse choisir d’être célibataire et il y aurait forcément une explication : elle ne pourrait qu’être laide, lesbienne ou frigide. Une rapide recherche Google démontre à quel point le célibat est perçu comme un problème à régler : de nombreux contenus en développement personnel ou autre coaching de vie encouragent et expliquent comment se mettre en couple². Le célibat est envisagé comme une situation qui ne peut qu’être passagère avant d’entrer dans la norme qu’est le couple.

A l’opposé de ces injonctions et représentations péjoratives, d’autres vantent le célibat pour la liberté qu’il permet. Certaines le perçoivent comme le “garant de l’émancipation des femmes³” et un accomplissement féministe. Mais ces représentations, qui se traduisent dans différents podcasts, livres, sont souvent issues de femmes aux profils peu diversifiés : fortement diplômées, très à l’aise financièrement, habitant dans des grandes villes avec les possibilités d’accès et sociabilités que ça offre. Pourtant, s’il y a quelques années les femmes célibataires étaient effectivement parmi les plus diplômées, ce n’est plus le cas aujourd’hui⁴ et la célibataire urbaine et privilégiée n’est plus qu’un mythe. Désormais, le célibat est plus courant au sein des milieux modestes, mais nous peinons à l’imaginer.

L’écart entre ces représentations médiatiques des célibataires et ce que dit le peu de littérature académique sur le sujet est frappant. Loin des descriptions trop “enthousiastes ou misérabilistes⁵”, nous avons souhaité nous pencher sur les vécus des femmes célibataires, présumant qu’il y avait matière à creuser, que ce soit en termes de manque de représentations, mais aussi de manque de prise en considération. Nous allons le voir, il est plein de manières de vivre ce célibat qui, même s’il est de plus en plus fréquent au sein de nos sociétés, n’en est pas pour autant devenu banal.

Nous avons réuni une quinzaine de participantes célibataires sans enfants le temps de quelques ateliers et avons ensuite interrogé celles-ci sur le sujet. Nous avions pour volonté d’explorer des expériences de vie situées en dehors du couple et de la maternité - deux rôles centraux dans les attentes sociales adressées aux femmes. Face à un modèle dominant qui associe l’épanouissement et la sécurité affective à la présence d’un·e conjoint·e ou d’enfants, notre démarche vise à mettre en lumière les liens, solidarités, réseaux et transmissions qui se construisent hors de ce modèle.

Plus proches de ce que décrivent les études à leur propos, nous avons ainsi réuni des femmes aux profils, parcours, vécus, durée de célibat, vies de couple, motivations et âges très variés (de 25 à 75 ans!). Il existe peu de lieux où des femmes peuvent se retrouver pour parler de leur célibat. De tels ateliers manquaient et l’initiative semble être une première “Je n’en ai jamais parlé réellement alors que ça fait longtemps que ça me constitue1” ; “Ca fait 37 ans que je suis célibataire et je me rends compte que je n’en parle pas. Beaucoup d’activités sont basées sur le couple ou destinées aux mamans solos, mais pourtant il n’y a pas que ça…”.

Ces ateliers ont permis à des femmes de discuter de cette situation commune “Il y a une diversité dans nos vécus, dans nos ressentis… Mais en même temps je me suis dit plusieurs fois “Ah oui, ça je me le suis dit mille fois, je ne suis pas toute seule !”. Au fil des quelques semaines, le groupe apprend à se connaître, se soude et les femmes sont ravies de se retrouver “D’habitude le week-end, je ne sors pas, donc je suis contente de faire un truc constructif” ; “C’est une bulle pour clôturer la semaine” ; “On crée un espace où on ose rêver”. L’atelier va d’ailleurs continuer de manière mensuelle.

Des joies et des difficultés

Le premier constat concernant le célibat, posé tant par la littérature que par nos participantes, est l’ambivalence des sentiments par rapport à celui-ci. Le célibat est apprécié car il permet, par exemple, pour nos participantes, de : choisir son rythme, avoir de la place au lit, retrouver son logement dans l’état dans lequel il a été laissé, ne pas ranger derrière d’autres, lire au lit, écouter la musique qu’on aime, poncer la nuit si on en a envie, ne pas devoir négocier. Le célibat est perçu comme une expérience avec soi qui permet d’apprendre à se débrouiller, se retrouver, se réaliser. “En tant que célibataire je trouve qu’on se découvre et je me découvre : j’écoute mes envies, ce à quoi j’aspire. Surtout que je suis quelqu’un de très influençable et donc c’est chouette de se découvrir, c’est paisible. Il faut apprendre à compter sur soi. J’ai compté avant sur un partenaire, mais j’étais toujours déçue”. Il procure un sentiment de réappropriation de sa vie, particulièrement en contraste avec le couple qui ne permet que rarement d’avoir sa chambre ou un espace à soi.

Le célibat est associé à des sentiments de liberté et d’indépendance qu’aucune des participantes n’est prête à perdre. Néanmoins, celui-ci porte également son lot de doutes, questionnements et difficultés. “Moi la plupart de mes amies sont casées, c’est le mec, la maison, les enfants… Et parfois elles m’envient. Mais c’est sûr que les moments alternent, il y a de la joie et de la tristesse. J’alterne entre me sentir badass et avoir peur de la solitude” ; “On est libre de faire des choix, mais on peut se planter aussi”.

Des incertitudes existent également à propos de l’avenir “Je le vis bien, mais c’est vrai que la solitude m’inquiète”. La question de la santé est particulièrement préoccupante “Quand ça concerne la santé t’oses pas toujours demander, là tu peux te sentir seule” ; “Quid pour nos vieux jours ?”. Aux USA, où la santé est un service marchand parmi d’autres, les femmes célibataires atteintes d’un cancer du sein ont un taux de mortalité deux fois supérieur aux à celles mariées. En effet, dans un pays où l’ablation du sein est réalisée en ambulatoire et le retour au travail presqu’immédiat, les femmes dépendent du soutien d’autres personnes⁷. Les célibataires font face à de tels problèmes logistiques et doivent compter sur d’autres réseaux que ceux liés au couple ou à la maternité : “L’idée qu’un jour le prince charmant viendra m’était très très fort ancrée. Etre célibataire c’est porter sa maison sur son dos, ce n’est pas toujours rapide, c’est parfois lent. Il faut tout gérer solo ce qui n’est pas toujours simple. C’est sûr qu’on imagine que je suis libre et il y a un peu de ça, mais de temps en temps j’aimerais qu’un homme soit là pour penser avec moi à sortir les poubelles. Moi, là, j’ai la charge mentale de tout. Parce que, oui, même comme personne célibataire sans enfant on a une charge mentale, mais elle n’est jamais reconnue. Par exemple, j’ai été opérée, je devais passer un mois et demi solo… Donc j’ai fait un tableau Excel pour que mes amis s’inscrivent et viennent me tenir compagnie, s’alterner… Mais ce n’est pas simple. Même la famille pense qu’on a tellement l’habitude que c’est OK, qu’on sait se débrouiller seule.”

La vie de célibataire implique d’être seule en charge de la gestion du logement, des galères quotidiennes, de tout ce qui est administratif, etc. Si les femmes en couple font face à un déséquilibre et à une charge liée au manque d’implication et d’efficacité de leur conjoint, les femmes célibataires rencontrent un autre type de charge mentale.

A ces difficultés, s’ajoutent bien sûr celles liées à l’argent. Dans une société où les loyers, les crédits, les portions, les prix… sont pensés pour deux salaires, n’en avoir qu’un ferme la porte à beaucoup de possibilités “Il y a l’idée qu’on est libre de faire ce qu’on veut, mais il y a quand même le poids financier. On est libre d’avoir envie, mais peut-être pas de le faire…” ; “Être proprio si t’es pas mariée c’est compliqué : quelle banque te prête ? Moi j’ai acheté seule pour sortir de la précarité, mais en fait ça me maintient dans la précarité. Alors que, ma maison, à deux ce serait un paradis, mais seule c’est un enfer tellement il y a de coûts. Et quand j’ai des travaux et que je porte des tas de cailloux, je le sens le poids du célibat ! J’ai galéré physiquement à être seule !”

Trouver un logement avec un seul salaire, encore plus si on a des problèmes de santé, si on est sur la mutuelle, ou si le salaire est petit est un vrai parcours de combattante. Par ailleurs, même dans les loisirs le fait d’être seule coûte cher : par exemple, une chambre d'hôtel est toujours pensée pour deux. Notons également qu’en France, les impôts et assurances sont plus élevés pour les célibataires. En Belgique, la question des colocations avec statut cohabitant s’avère également complexe. Ces situations discriminantes auxquelles sont confrontées les célibataires sont regroupées aux Etats-Unis sous le nom de “singlism”.

Un bousculement des normes

“En tant que femme, on ne nous apprend pas à être seule.”

“Moi depuis toute jeune je voulais une grande famille, un grand jardin, des enfants, des animaux… Mais pas de mari. Et ce n’était pas dur d'imaginer une famille comme ça, sans mari, parce que mon père n’était jamais là et ma mère gérait tout. Et petit à petit, je me suis rendu compte que je me voyais bien avec une femme. Tout ça ne s’est pas fait, même avec une femme. Mais pour moi être célibataire ça a été beaucoup d’opportunités : celle d’étudier, de faire mes propres expériences. Je n’ai jamais accepté qu’on me dise quoi faire.”

Bien loin des revendications masculinistes des “Incels⁸”, les préoccupations et aspirations des femmes célibataires méritent d’être mises en avant tant elles bousculent nos normes et nous invitent à penser d’autres modes de vie.

On ne veut plus de "l'hétéroarnarque"

Dans nos pays, être célibataire est de plus en plus fréquent. En France métropolitaine, en 2014, une personne sur cinq âgée de 26 à 65 ans déclare ne pas être en couple et une personne sur deux a connu le célibat au moins un an. Malgré cela, la vie à deux reste la norme et le célibat est peu valorisé socialement : “Les transformations de la vie affective au cours des dernières décennies – dont la diversification des formes d’union, le renouvellement des partenaires et la diffusion de la vie hors couple – ne se sont pas soldées par un affaiblissement de la norme conjugale. Au contraire, le couple reste la porte d’accès privilégiée à la parentalité et se trouve fortement associé aux idéaux contemporains du bonheur et de l’épanouissement personnel⁹”.

Les célibataires perçoivent cet écart entre la banalisation de cette situation et la persistance très forte de la norme du couple. Les études démontrent la quantité de commentaires auxquels les célibataires font face (hommes comme femmes). Ces commentaires sont particulièrement prégnants durant la trentaine qui est perçue comme un “moment critique” car l’enjeu de la conjugalité s’y pose avec une acuité particulière et “la pression personnelle et sociale s’aiguise”. Cohabiter avec son conjoint·e durant la trentaine est presque un rite de passage qui consolide le statut d’adulte : “L’entrée dans la conjugalité octroie une valeur et une différenciation sociale et symbolique, qui ne s’observe plus par un titre (“madame” vs “mademoiselle”), mais discrimine et stigmatise néanmoins, par des croyances arbitraires ( “les célibataires sont malheureux”) et des suspicions de défaut (“tare”, “vice caché”, “maladie”, etc.)¹⁰”.

“Moi, même si je n’ai pas encore 30 ans, je ressens des pressions de la part de la famille, de la société. Depuis que j’ai rompu c’est tout le temps “tu verras quand tu auras trouvé le bon” ou pire “t’inquiète pas tu vas bientôt retrouver”. Comme si le but c’était d’être en couple. Et en fait tu te laisses embarquer dans le couple même quand tu ne veux pas. Quand j’ai rencontré mon ex, je sentais qu’il y avait les attentes et les pressions des autres, de la famille. Lui il était OK avec ça et en fait tu finis par te retrouver dedans sans trop te poser de questions… En plus de ça il y a l’aspect financier où tu te dis “c’est moins cher de louer à deux”. Et puis voilà t’es dedans…”

Les femmes célibataires nous invitent à réfléchir à ce que nous fait le couple. La plupart des participantes des ateliers ont à un moment ou l’autre de leur vie été en couple et cette ou ces relations marquent leur rapport au célibat : “Ma dernière relation c’était un grand drapeau rouge sur lequel il était écrit “il vaut mieux être seule que mal accompagnée” ; “Je suis passée par le refuge du CVFE pour les femmes qui ont vécu des violences : au début je ne pouvais pas m’imaginer seule, mais de vivre avec beaucoup de monde, d’abord au refuge puis à un autre centre d’hébergement, par la force des choses, j’ai fini par vouloir être seule. Et maintenant je sublime mon célibat” ; “ Je suis célibataire aussi pour me protéger, pour ne pas souffrir” ; “Il y a une peur de retomber dans les schémas toxiques” ; “J’avais un besoin de me reconstruire” Une participante résume la situation en disant être “rescapée du couple traditionnel”. D’autres questions complexifient la vie en couple, par exemple le poids de l’homophobie.

Au-delà des potentielles violences, les célibataires questionnent également les inégalités, économiques ou en termes de répartition des tâches, au sein des couples. Le couple désavantage bien souvent les femmes¹¹ et ce n’est pas étonnant que ces dernières vivent mieux le célibat que les hommes : elles sont plus nombreuses à déclarer que celui-ci est un choix (en France, 46% contre 34%) et cherchent moins à se (re)caser. “L’autonomie que procure la vie hors couple s’illustre dans des domaines tels que les choix éducatifs pour les enfants, les sorties, les sociabilités, les goûts et les loisirs [...]. Dans ces différents registres, la vie célibataire contraste avec des expériences conjugales passées – ou observées autour de soi – ancrées dans des rapports de genre et de subordination parfois très marqués, oppressants, voire dépersonnalisants¹²”.

A ce sujet, encore une fois loin de l’image de la célibataire urbaine surdiplômée, les enquêtes démontrent que les femmes célibataires ouvières et employées préfèrent et présentent plus souvent leur célibat comme un choix que les femmes cadres (50% contre 25%!). Elles sont également moins nombreuses à déclarer que le célibat complique leur quotidien et sont plus satisfaites de cette situation.

Plusieurs explications à cela. Premièrement, nous l’avons dit, le célibat, mais aussi le veuvage, la monoparentalité, les recompositions familiales, une plus grande variété de modèles familiaux… sont plus courants au sein des classes populaires et moyennes “inférieures”. Ainsi, le célibat semble moins hors norme et est plus accepté socialement qu’au sein des classes dites supérieures. Dès lors, les femmes ouvrières et employées font moins face à des situations stigmatisantes ou excluantes et leurs sociabilités semblent moins impactées que celles des femmes cadres.
Deuxièmement, les études soulignent que le couple est moins contraignant pour les femmes cadres étant donné la plus grande autonomie financière des partenaires, liée à des revenus élevés. “Gérer son budget sans avoir à négocier constitue donc une différence et un gain plus significatifs pour les femmes ouvrières et employées que pour les autres. Et c’est à cette liberté de décision, gagnée ou regagnée, qu’elles sont attachées”. Car “si la vie hors couple “coûte cher” aux femmes, c’est aussi le cas de la vie en couple” : “Les femmes ouvrières et employées, en particulier celles ayant déjà vécu en couple, sont celles qui soulignent le plus d’apports véritablement positifs de la vie célibataire. L’acrobatique conciliation de la vie professionnelle et familiale, les difficultés financières, l’insécurité professionnelle ou résidentielle, les responsabilités et les pressions qui en résultent ne sont, certes, pas occultées – notamment pour celles qui ont des enfants à charge – mais elles ne sont ni très nouvelles, ni très différentes de celles connues en couple. Beaucoup soulignent la continuité de leur rôle et de leur charge : seule ou en couple, il leur faut “s’organiser”, “tout faire” et “tout gérer”. Ce qui est nouveau, en revanche, avec le célibat, et particulièrement mis en avant par les femmes de milieux modestes, c’est la liberté de décider, certes sous contraintes, mais de façon autonome, sans comptes à rendre¹³.”

Ainsi, les femmes de milieux plus modestes présentent une vision plus désenchantée des relations conjugales alors que les femmes des classes supérieures sont plus nombreuses à aspirer à (re)vivre en couple. Cette vision du célibat comme lieu d’autonomie et de reconquête au sein des milieux modestes va à l’encontre des représentations médiatiques qui présentent les classes supérieures comme les précurseuses d’un “nouveau mode de vie”. Pourtant, ce sont les femmes célibataires des classes populaires et moyennes “inférieures” qui sont à l’avant garde de ce “nouveau mode de vie” et les plus critiques de l’ordre social et du couple traditionnel.

Cette vision désenchantée ne signifie pas pour autant que toutes les femmes ferment la porte à la possibilité de se (re)mettre en couple. Il y a aussi des envies de tendresse, d’échanges plus quotidiens… “Je me pose des questions. Je suis restée des années avec portes et volets fermés. Pire que des volets, c’était un mur en béton. Mais là maintenant je me questionne”. Plus que le couple, c’est bien le couple traditionnel qui provoque le rejet. Les femmes célibataires tracent ainsi l’imaginaire d’autres types de couples, où chacun-e peut cultiver son indépendance, où chacun-e peut avoir son chez-soi. On observe que plus les femmes passent par une longue période de célibat, plus elles se détournent du couple classique et, lors d’une (re)mise en couple, elles expérimentent des modèles basés sur plus d'indépendance, moins fusionnels, où tout n’est pas fait à deux. Le célibat renforce les volontés d’être “libres ensemble”. Dès lors les exigences sont hautes et nos célibataires ne souhaitent ni brader leur autonomie, ni tomber dans les compromis et négociations où elles risqueraient de perdre leur petit bout de liberté. Ce regard lucide et critique envers le couple traditionnel donne matière à inspiration pour toutes, en couple ou non.

Un réseau social riche

Nos célibataires ont mentionné les difficultés à maintenir ou créer un réseau social en raison d’un changement de ville, de boulot ou suite à une relation toxique qui isole. D’autant plus que la norme du couple pèse sur les relations amicales des célibataires : il existe des “lieux de malaise” qui sont évités tant ils sont investis par les couples comme les restaurants ou certains types de vacances. Par ailleurs, les couples finissent par fréquenter d’autres couples tandis que les célibataires se fréquentent entre eux. Les relations avec les personnes en couple ne sont pas toujours aisées : “C’est chiant de ne plus être invitées par des couples ou alors dans certaines conditions… A un moment dans un groupe d’amis on était deux célibataires et quand les couples nous invitaient, ils nous faisaient dormir dans la même chambre. Mais ça m’emmerdait. En fait, il faut des amis dans le même style de vie que toi”. Dans de telles configurations, la question de la sécurité qu’offre un·e conjoint·e ou des enfants avec qui faire des activités est présente : “J’alterne entre des moments plus ou moins joyeux. C’est sur que parfois j’aime être seule, pouvoir faire ce que je veux, ne pas m’occuper de quelqu’un… Mais des fois je me dis “Merde mais qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui et avec qui ?”

Une fois ces constats posés, les femmes célibataires démontrent néanmoins qu’elles sont loin d’être “mal accompagnées”. Si les sentiments de solitude existent, ils ne correspondent pas forcément à un isolement. Les personnes seules sont d’ailleurs moins souvent isolées que celles habitant en couple qui peuvent se renfermer sur celui-ci et leur vie de famille. Beaucoup de célibataires vivent avec d’autres personnes (enfants, colocations, entre soeurs…) et peuvent entretenir diverses relations intimes. Nos participantes ont des sociabilités riches et entretiennent de nombreux liens, qu’ils soient amicaux, familiaux ou liés aux espaces de vie. Elles mettent une grande importance à chérir leurs amitiés “je suis en polyamitié” et soulignent qu’il est possible de relationner, faire des activités, développer des relations profondes… en dehors du couple.

Elles mentionnent également l’importance des liens liés à leur environnement “j’aime bien discuter avec des gens que je rencontre par hasard”. Toutes développent de la solidarité et de l’entraide avec leur voisinage. “On est quasi toutes des femmes, on a un groupe Whatsapp sur lequel discuter, mais même sans ça, nos jardins sont réunis par derrière et puis nos logements c’est des passoires donc on est en contact même sans le chercher. C’est chouette et comme femme seule ça me rassure. J’ai des problèmes de santé, mais je ne suis jamais seule et sais que je peux compter sur ma voisine. Elle a la clé de chez moi et moi celle de chez elle”. Des travaux montrent par ailleurs l’importance sociale des femmes célibataires : elles aident durant les déménagements, pour garder les enfants, rendent service, etc.

Tout cela fait écho aux nombreuses (jeunes) femmes qui utilisent Tinder ou d’autres réseaux sociaux, non pas pour les rencontres amoureuses, mais dans le but de trouver des amies. Cela réaffirme l’importance des liens entre femmes et a amené le groupe à envisager la création d’une application de mise en réseau pour femmes : que ce soit pour boire un verre, pour faire un kicker, pour s’entraider avec la garde des enfants ou pour covoiturer, il est des nécessités de se connaître et se rencontrer. Les femmes célibataires nous invitent, comme elles, à créer et inventer d’autres manières de vivre, d’autres types d’espaces et logements tournés vers l’échange et la rencontre, et à cultiver nos solidarités. Loin de l’image d’une femme isolée un peu revêche et loin de la codépendance qui peut exister au sein du couple ou de la famille nucléaire, la femme célibataire nous démontre à quel point, tout en gardant son autonomie, elle veut faire collectif, participer à la communauté et développer des réseaux de soutien et d’entraide.

Vers une société solidaire

Dans un monde de plus en plus gangrené par les idées conservatrices et d’extrême droite, les femmes célibataires démontrent, à leur échelle, que le couple traditionnel n’est pas une obligation et nous invitent à créer de nombreux réseaux et alternatives. Elles dessinent d’autres manières de vivre et, face aux diverses difficultés, cultivent la débrouille et multiplient les relations.

Nous ne serions pas le CVFE si nous nous contentions de ces réseaux de solidarité. Face aux difficultés liées au logement, à la santé, aux finances… Plus que des réseaux de solidarité, le modèle de vie indépendant que les femmes célibataires proposent insiste sur la nécessité de protéger et renforcer les piliers de notre solidarité que sont la sécurité sociale et les services publics. Pour continuer à nous soigner, nous loger, prendre soin de nous et vivre, quel que soit notre statut matrimonial, l’accès à ces droits nous semblent essentiels à défendre. Et pour favoriser la rencontre, le tissage de réseaux et l’entraide, certains lieux sont primordiaux : maisons médicales, maisons de quartier, différentes associations qui luttent pour faire vivre des idées progressistes et alternatives, etc. Face à la montée des modèles réactionnaires qui voudraient nous imposer le repli sur soi et la famille traditionnelle, inspirons-nous des femmes célibataires et tissons les solidarités qui ne laissent personne de côté.


01 Pour plus d’informations sur l’histoire du célibat, voir l’ouvrage “Histoire des célibats” de Eyméoud & Gaillard ou leurs interviews.
02  Voir “Vieille fille. Une proposition” de Marie Kock
03 https://www.ilamagazine.com/2024/05/07/celibat-feminin-en-finir-avec-les-cliches/  
04 Il y a quelques décennies, les couples avaient tendance à être composés d’un homme légèrement plus diplômé que la femme (tout en restant dans des catégories socio-économiques proches, l’homogamie sociale étant la norme, et ce encore aujourd’hui). Les femmes extrêmement diplômées et les hommes très peu diplômés étaient ainsi moins en couple. Mais les évolutions récentes font que les femmes sont plus diplômées que les hommes (ce qui n’implique toujours pas qu’elles soient payées de manière égale) et ce sont désormais elles qui sont légèrement plus diplômées que leur conjoint.
05 “La vie hors couple, une vie hors norme ? Expériences du célibat dans la France contemporaine”
06 Les citations en italique proviennent des participantes
07 Voir le livre “Celles qui ne meurent pas” de Anne Boyer qui aborde les aspects politiques du cancer du sein, notamment dans un pays ultra libéral où la santé et le soin ne sont accessibles qu’aux plus riches.
Notons tout de même que les époux ne sont pas connus pour être les plus aidants envers les malades et qu’il n’est pas rare qu’ils quittent leur conjointe dans une telle situation : https://www.lemonde.fr/intimites/article/2024/09/22/les-femmes-confrontees-a-une-separation-pendant-leur-cancer-c-est-l-experience-la-plus-traumatisante-de-ma-vie_6327599_6190330.html  
08 Incel signifie “involontairement célibataire” et désigne un mouvement d’hommes célibataires qui rendent responsables les femmes et le féminisme de ce célibat, développant ainsi des idées misogynes et masculinistes. 
09 “La vie hors couple, une vie hors norme ? Expériences du célibat dans la France contemporaine”
10 Idem
11 Voir la publication du CVFE “Violences économiques faites aux femmes : dans le couple comme au travail, on n’en veut pas !
12 “La vie hors couple, une vie hors norme ? Expériences du célibat dans la France contemporaine”
13 Idem

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