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Un nouvel homme, réconcilié avec son genre ?

Pour l’historienne française Elisabeth Badinter, qui s’est penchée sur l’identité masculine, la société patriarcale a engendré un homme « mutilé » qui n’a pu se constituer comme individu qu’en se coupant radicalement de sa « protoféminité » et, partant, de ses émotions et de sa sensibilité. Elle appelle dès lors à une « révolution » qui permettrait au mâle humain de se réconcilier avec sa bisexualité originelle.

 

Intellectuelle et historienne brillante, spécialiste du siècle des Lumières, épouse de l’ancien garde des Sceaux français, Robert Badinter, Elisabeth Badinter a entrepris, dans un essai célèbre, de dénoncer ce qui constituait à ses yeux les excès d’un certain féminisme radical, coupable de vouloir rompre tout contact avec les hommes[1].

Elle s’était déjà auparavant penchée sur la gent masculine, en publiant, en 1992, un livre intitulé XY De l’identité masculine, dans lequel elle se proposait, en s’appuyant sur la lecture critique d’une abondante littérature scientifique et analytique, essentiellement américaine et d’un vaste choix romanesque contemporain, de décrire, au fil des deux derniers siècles, l’évolution des conceptions concernant l’identité de l’homme, en tant qu’individu du sexe mâle.

Une bisexualité fondamentale

A la base de la réflexion de Badinter, on trouve la conviction de la bisexualité originelle des humains. S’inspirant de l’idée de « protoféminité » chez l’enfant mâle, développée par le psychanalyste américain Stoller, qui lui-même prenait Freud à contre-pied, elle montre d’abord que l’identité masculine du petit garçon serait le fruit d’une conquête, d’une lutte pour s’éloigner d’un sentiment de fusion avec la mère : « Imprégné de féminin durant toute sa vie intra-utérine, puis identifié à sa mère aussitôt né, le petit mâle ne peut se développer qu’en devenant le contraire de ce qu’il est à l’origine »[2].

C’est à ce stade que se présente, selon Badinter, la première grande différence entre les deux sexes : « Parce que les femmes acceptent leur féminité de façon primaire et incontestée, leur identité de genre est plus solidement ancrée que celle de des hommes. Cette identification préverbale qui augmente la création de leur féminité devient chez le garçon un obstacle à surmonter »[3].

En effet,

« C’est seulement si le garçon peut se séparer sans problème de la féminité et de la femellité de sa mère, qu’il sera en mesure de développer ‘cette identité de genre plus tardive que nous appelons la masculinité. C’est alors qu’il verra sa mère, en tant qu’objet séparé et hétérosexuel qu’il pourra désirer’. On ne peut mieux dire que la masculinité est seconde et ‘à créer’. Elle peut être mise en péril par l’union primaire et profonde avec la mère »[4].

Dans cette optique, étant donné l’origine commune des deux sexes, il serait donc plus difficile, d’une certaine façon, de « se construire » en tant qu’homme que d’être ou de « rester » une femme :

« Alors que la relation homosexuelle mère/fille des premiers mois ne peut qu’augmenter, chez la fille, le sentiment d’identité, le petit garçon doit tout faire pour anéantir ses pulsions protoféminines. Le comportement que les sociétés définissent comme convenablement masculin est fait de manœuvres de défense : crainte des femmes, crainte de montrer quelque féminité que ce soit, y compris sous la forme de tendresse, de passivité ou de soins dispensés aux autres et bien sûr crainte d’être désiré par un homme »[5].

Comment dès lors caractériser le profil du mâle le plus classique ? La réponse est fournie par Stoller :

« Etre rude, tapageur, belligérant ; maltraiter et fétichiser les femmes ; rechercher seulement l’amitié des hommes mais aussi détester les homosexuels ; parler grossièrement ; dénigrer les occupations des femmes. Le premier devoir pour un homme est : ne pas être une femme »[6].

L’homme « mutilé »

En effet, pour Elisabeth Badinter, comment peut-on décrire le type d’homme engendré par la société patriarcale :

« Le système patriarcal accouché d’un homme mutilé incapable de réconcilier X et Y, son héritage paternel et maternel. La construction de la masculinité se confondait avec le processus de différenciation. On était reconnu un homme digne de ce nom, lorsqu’on avait coupé toutes les amarres avec le féminin maternel, autrement dit avec son terreau originel. Nul ne songeait alors à recoller les ‘morceaux’ de l’identité primaire et secondaire [7]».

« Un homme mutilé » : le tableau que dresse l’historienne du roi de la création n’est pas glorieux. Pourtant, elle ne s’arrête pas là : alors même que de nombreux auteurs, notamment (mais pas uniquement) parmi les féministes, n’ont de cesse de souligner les mécanismes de la « domination masculine »[8] et son emprise sur la civilisation occidentale, Badinter met plutôt en évidence ce qui, dans l’histoire récente, a fait la faiblesse du mâle humain : d’abord, son absence du cercle familiale liée à l’obligation où l’a placé la révolution industrielle de s’éloigner des siens pour aller vendre sa force de travail au dehors et, plus récemment, la remise en cause, par le mouvement féministe, de la tradition patriarcale et de la répartition des rôles entre les femmes et les hommes.

« La société industrielle a empiré la situation en retirant les pères aux fils. Les hommes n’ont plus engendré les hommes. Les pères fantomatiques au statut ‘symbolique’ ont souvent été de piètres modèles d’identification. Les fils abandonnés à leur mère ont eu plus de mal encore à se différencier d’elle et à conforter leur sentiment d’identité. Plus récemment, après le rejet féministe du patriarcat et du type masculin qu’il engendre, certains ont pensé qu’on pouvait faire l’économie de la différenciation. ‘Virilité’, ‘masculinité’ furent, pour eux, des mots sans contenu, synonymes d’une oppression caduque. L’humain identifié au féminin ignorait le masculin, et avec lui la bisexualité humaine. Les résultats ne furent guère plus brillants. La réaction antipatriarcale – certes limitée dans le temps et dans l’espace – a engendré un homme tout aussi mutilé que le premier, qui ignore cette fois l’héritage paternel »[9].

L’homme réconcilié

Quelle peut dès lors être la perspective qui s’offre à l’homme, au seuil du troisième millénaire ? Se réconcilier avec sa bisexualité native, répond Badinter.

« L’homme réconcilié n’est pas une quelconque synthèse des deux mâles mutilés précédents. Ni homme mou invertébré (soft male), ni homme dur incapable d’exprimer ses sentiments, il est le gentle man qui sait allier solidité et sensibilité. Celui qui a trouvé son père et retrouvé sa mère, c’est-à-dire qui est devenu un homme sans blesser le féminin-maternel (…) Aujourd’hui comme hier, le garçon ne peut pas faire l’économie de la différenciation masculine qui se traduit par une mise à distance de la mère et l’adoption d’un autre mode d’identification. Mais la réconciliation ne peut pas s’opérer par l’élimination d’une des deux parties. Les retrouvailles de l’homme adulte avec sa féminité première sont aux antipodes de la haine de soi qui procède par exclusion. Il est vrai que l’homme réconcilié n’est pas élevé dans le mépris et la peur du féminin qui caractérisaient l’éducation de son grand-père et qu’ainsi les retrouvailles sont moins difficiles et dramatiques que jadis »[10].

Pour l’historienne, cette réconciliation constituera l’aboutissement d’une « grande révolution paternelle » qui prendra plusieurs générations.

Point de vue

A l’issue de la lecture de l’essai d’Elisabeth Badinter, on ne peut s’empêcher de penser qu’il ne lui déplaisait pas de détourner la phrase fameuse de Simone de Beauvoir et d’affirmer qu’« on ne naît pas homme, on le devient » et, pour faire bonne mesure, dans la souffrance.

La démonstration peut séduire, mais est-elle absolument convaincante ? Tout d’abord, on peut souligner que l’historienne française n’est pas la première à mettre en évidence que la construction de la personnalité masculine, pas plus que celle de la femme, n’échappe à l’imprégnation culturelle. Rappelons simplement l’ouvrage ancien, mais éclairant, La fabrication des mâles[11].

Cependant, ce qui est particulier à Elisabeth Badinter, c’est qu’elle rompt avec la tradition freudienne qui voyait dans l’attachement à l’image maternelle et la rivalité avec celle du père le fondement de la dynamique de constitution du sujet masculin, à travers le complexe d’Œdipe. Il s’ensuit que le premier combat symbolique du petit homme ne consiste plus à perpétrer le meurtre du père, mais à couper toute attache avec le corps et l’image de la mère afin de se différencier d’elle.

Certes, l’historienne aboutit en fin de compte à une conclusion optimiste qui postule une réconciliation de l’homme avec sa propre féminité enfouie, mais, ce faisant, ne fait-elle pas l’impasse sur la nécessité, pour chaque être humain, qu’il soit femme ou homme, de se constituer en tant que sujet spécifique, individuel et non théorique, au-delà des contraintes liées à l’éducation, à la culture et aussi au genre ?

En ce sens, ne minimise-t-elle pas indirectement la difficulté que peut représenter, pour une petite fille également, le fait de se différencier de sa mère, en tant qu’individu (ce qui nous ramène à l’apport de Simone de Beauvoir) ? Et n’a-t-elle pas tendance également à considérer les deux sexes comme tout à fait étanches l’un à l’autre et vivant sur des planètes séparées, alors qu’elle pourrait envisager leurs rapports de manière plus interactive ?

Si on veut bien admettre avec elle qu’un homme réconcilié avec sa nature profonde aurait plus de chance de trouver le bonheur qu’un macho agressif, il reste que ni l’un, ni l’autre ne vivront sur une île déserte et que cette réconciliation ne pourrait avoir de sens que si elle débouchait sur une plus grande ouverture à ses semblables, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants. En ce sens, ne pourrait-on pas espérer que la « révolution paternelle » qu’elle appelle de ses vœux soit bien davantage que cela et plutôt une révolution des relations humaines où hommes et femmes auraient leur rôle à jouer ?

Plus fondamentalement encore, ne peut-on pas formuler l’hypothèse que l’approche du genre adoptée par Badinter la conduit à sous-estimer la fonction instituante et structurante du modèle patriarcal et la hiérarchie entre la femme et l’homme qui le sous-tend ? En ce sens, il serait intéressant de suivre les réflexions de spécialistes d’autres secteurs des sciences humaines, comme la théorie sociologique de Pierre Bourdieu[12], celle de Judith Butler[13], l’anthropologie de Françoise Héritier[14], l’approche de l’égalité d’Irène Théry[15], ou d’autres encore. A suivre, donc.


Pour citer cette analyse :

René Begon, "Un nouvel homme, réconcilié avec son genre ?", Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE asbl), décembre 2011. URL : https://www.cvfe.be/publications/analyses/272-un-nouvel-homme-reconcilie-avec-son-genre

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Avec le soutien du Service de l’Education permanente de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Wallonie.


Notes :

[1] Badinter (Elisabeth), Fausse route, Paris, Le Livre de Poche, n° 30304, 2011, 190 pages (édit. orig. Odile Jacob, 2003).

[2] Badinter (Elisabeth), XY, De l’identité masculine, Paris, Odile Jacob, 1992, page 77.

[3] Ibidem, pages 77-78. Elisabeth Badinter souligne néanmoins que certains auteurs féminins considèrent que le contact intime avec la féminité maternelle est un bien pour le garçon comme pour la fille, dans le sens où la capacité d’aimer et d’être heureux y trouve son origine.

[4] Ibidem, page 78. La citation en partie soulignée par Badinter provient de R. Stoller, « Faits et hypothèses. Un examen du concept freudien de bisexualité », in Nouvelle revue de psychanalyse, n° 7, 1973, Parsi, Gallimard, page 151.

[5] Ibidem, page 79.

[6] R. Stoller, Masculin ou féminin, Paris, PUF, 1989, page 311 (souligné par E. Badinter).

[7] Badinter (Elisabeth), XY, De l’identité masculine, ouvrage cité, page 181.

[8] Bourdieu (Pierre), La domination masculine, Paris, Seuil, coll. « Points-Essais », 1998-2002, 177 pages.

[9] Badinter (Elisabeth), ouvrage cité, pages 181-182.

[10] Ibidem, pages 239-240.

[11] Falconnet (Georges) et Lefaucheur (Nadine), La fabrication des mâles, Paris Seuil, coll. « Points-Actuel », 1975, 188 pages.

[12] Bourdieu (Pierre), La domination masculine, ouvrage cité.

[13] Butler (Judith), Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité (préface d’Eric Fassin), Paris, La Découvert/Poche, 2006 (édit. orig. 1990), 284 pages.

[14] Héritier (Françoise), Masculin/Féminin, 2 volumes, Paris, Odile Jacob, 1996 et 2002, 332 et 443 pages.

[15] Théry (Irène), La distinction de sexe. Une nouvelle approche de l’égalité, Paris Odile Jacob, 2007, 677 pages.

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