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Origine et déclin du patriarcat : l’enjeu de l’égalité

Après avoir montré, dans notre premier article, que l’enjeu central des discours masculinistes est le renforcement du patriarcat, demandons-nous à présent quelle est l’origine et la nature profonde du patriarcat. Un peu d’histoire est indispensable pour nous éclairer sur son évolution actuelle.

 

Le livre d’Azâdée Azâd, La paternité usurpatrice. L’origine de l’oppression des femmes, nous éclaire sur les origines du patriarcat[1]. Au début de l’existence humaine, nous dit la sociologue et anthropologue marxisante iranienne, nos ancêtres n’avaient pas conscience du lien entre copulation et enfantement. Celui-ci était divin. Les femmes étaient fécondées par la déesse mère. Les femmes vivaient en clan avec leurs frères, sœurs, oncles et s’occupaient de la survie des enfants. Dès lors, elles s’organisaient pour engranger de la nourriture et veillaient à sa redistribution de façon équitable. Nous étions dans une transmission matrilinéaire.

C’est 6ooo ans avant Jésus christ que les communautés d’agriculteurs, en observant les animaux domestiqués, ont pour la première fois fait un lien entre acte sexuel et grossesse. Ils découvrent ainsi le rôle biologique de l’homme dans la procréation, dans la continuité de l’espèce. Cette découverte a signifié la fin de l’âge de pierre et établit un évènement historique. Car, lorsque les humains réalisèrent qu’il y avait un lien entre sexualité et procréation et que c’étaient les hommes et non les divinités qui fécondaient les femmes, l’organisation sociale prit un tout autre sens.

La découverte de la paternité biologique mit aussi à jour des frustrations : appropriation par les femmes de la semence des hommes, incertitude quant à la paternité biologique, perte de contrôle sur l’être qui va grandir auprès de sa mère…

La puissance paternelle

Comment nos ancêtres vont-ils gérer ces questions brûlantes ?

En construisant la paternité sociale ou puissance paternelle. Selon Azâdée Azâd, la découverte de la paternité aurait été un des facteurs déterminant du développement de la vie économique d’après l’âge de pierre. Le désir et l’intérêt de l’ensemble du sexe masculin à créer et à maintenir une paternité sociale les a incités à travailler et à accumuler des richesses pour subvenir aux besoins et au bien être des enfants. C'est-à-dire matérialiser le principe de puissance paternelle (il est très intéressant de constater que la puissance paternelle s’appuie depuis toujours sur le développement économique).

Ayant les mêmes intérêts quant à la continuité de l’espèce, les hommes des communautés claniques à la fin de l’âge de pierre se sont associés et ont créés des alliances à l’intérieur de sociétés secrètes dans le but d’implanter la paternité sociale.

Pour atteindre ces objectifs ils ont appliqués différentes mesures :

  • Des mesures magiques et rituelles.

La mise en place du culte du phallus qui affirme l’inclusion des hommes dans le processus de procréation. Avec un mécanisme de surcompensation : après avoir compté pour rien pendant tant d’années, les hommes voulaient maintenant être tout.

  • Des mesures idéologiques et religieuses.

La plus efficace des mesures idéologiques a été la dévalorisation de la maternité. Nos ancêtres accordent une importance démesurée aux « désavantages » imaginés de la maternité qu’ils considèrent comme handicapante. Et ainsi la rendent culturellement dure à porter. Ils « vident » le sang menstruel et le liquide amniotique de leur caractère sacro-saint en les identifiant à une malédiction et à l’impureté.

Il est intéressant de relever comment, aujourd’hui, Yvon Dallaire décrit cette malédiction : « L’eau qui vient de la mère est à la fois source de fécondité, mais aussi source de destruction, comme l’a si bien compris la médecine chinoise. Il est aussi significatif que les enfers soient toujours placés sous terre, illustrant par là qu’à l’intérieur de la mère se trouve aussi la perdition, la damnation. La montée du féminisme actuel ne présage t-il pas ce déluge, déluge que l’homme doit contrôler pour sauver la création comme le fit Noé ».

Il est intéressant aussi de constater qu’au fil des siècles, la maternité a été définie par les besoins économiques plutôt que les besoins du couple et de l’enfant : l’allaitement valorisé en temps de pénurie d’emploi ou dévalorisé au plein emploi…[2]

Victoire du phallus

Mais revenons à nos ancêtres. En somme, il y avait d’un coté le phallus et de l’autre le pouvoir de donner la vie. Dans la tentative de créer la paternité sociale, c’est le phallus qui l’emporta. Désormais, c’étaient les femmes qui n’avaient plus rien dans le ventre.

Bientôt, le contrôle de l’agriculture, de l’artisanat, du commerce se trouve entre les mains des hommes. Cela n’allège pas la lourdeur et la multiplicité des travaux féminins. Et n’aboutit pas non plus à l’exclusion des femmes des domaines, mais les confine désormais à des rôles économiques toujours secondaires et subalternes.

Dès la révolution de l’âge de cuivre, les femmes se voient refuser la possibilité d’utiliser des outils complexes qui augmenteraient le rendement de leur travail.

Ainsi les hommes deviennent économiquement indispensables !

Dès lors, petit à petit, la révolution patriarcale remplace les rites de magie et de mystères avec l’émergence des religions monothéistes patriarcales universelles.

L’enjeu du patriarcat serait donc bien le pouvoir sur la procréation par l’instauration de la puissance paternelle. Celle-ci s’appuie sur le développement économique et la religion et légitime le pouvoir sur la famille.

Crise identitaire, crise économique et crise des religions

A ce stade de ma réflexion, et au-delà de la confrontation (et du conflit) que nous imposeraient les défenseurs du patriarcat, se pose la question des enjeux d’aujourd’hui : enjeux égalitaires, sociaux, économiques, culturels et religieux.

  • Ne sommes-nous pas en train de vivre le passage d’une société patrilinéaire (ou patriarcale) à un autre type de société ? Avec la crise identitaire qui en découle ?
  • Ne sommes-nous pas en train de vivre le passage d’une puissance économique à un autre type d’économie ? Avec la crise identitaire qui en découle ?
  • Ne sommes-nous pas en train de vivre une radicalisation des religions ? Avec la crise qui en découle ?

Revenons à la première question : Sommes- nous en train de vivre le passage d’une société patrilinéaire à un autre type société ?

La femme peut, à l’heure actuelle, décider d’avoir des enfants :

  • Quand elle veut, grâce à la contraception.
  • Avec qui elle veut, grâce à l’évolution des mœurs.
  • L’assumer seule, grâce à son salaire.

Certaines femmes désirent sortir de leur rôle biologique et réfléchissent à procréer ou pas. Les méthodes de procréations assistées permettent de se passer de l’acte sexuel pour engendrer. Ce qui pourrait réduire l’homme à un pourvoyeur de sperme et lui ôterait ainsi le rôle de père social. Face à cet état de fait, il est plus que légitime que les hommes s’interrogent et soient en crise… Il est moins légitime qu’ils attaquent les femmes et désirent reprendre le pouvoir sur elles !

La métamorphose du père

De plus, dans le paysage familial actuel tout est mouvant : il y la vie en couple, marié ou pacsé, en concubinage, avec ou sans enfant, femme et homme travaillent, l’un ou l’autre est au chômage, séparé avec ou sans garde alternée, dans une famille monoparentale, recomposée, homoparentale….Nous sommes évidemment loin du modèle patriarcal et loin aussi d’avoir des réponses sur comment vivre ce changement au mieux pour tous.

Tous ces bouleversements sont-ils négatifs, sont-ils la conséquence du féminisme ? Sommes-nous dans une société sans père, comme le craignent certains ? Je pense que la révolution culturelle de mai 68 a bousculé le modèle tout puissant du patriarche régnant en maître sur la famille et sur la société. D’une organisation raide et hypocrite, nous avons fait sauter tous les verrous et changé tous les codes. Ce qui était enfoui, tabou, nous l’avons mis au grand jour.

Ce modèle avait montré ses limites et ses dérives. Il enfermait les hommes et les femmes dans des rôles bien déterminés et pratiquait une exclusion impitoyable de toute différence. Changer un modèle ancestral ne se fait pas sans difficultés. Dès lors, le manque de repère est flagrant, mais pas de père.

Ce n’est pas parce que les hommes et les femmes cherchent à redéfinir leur place, que cette recherche est longue et difficile, que le père à disparu. Non : il se métamorphose[3].

Le père est dans un certain sens plus présent qu’avant : pouvons-nous imaginer les pères d’avant le féminisme en garde alternée ? Mais son rôle est plus complexe.

Actuellement, nous cherchons tous à redéfinir notre rôle intime, notre rôle de père et de mère, notre rôle professionnel, notre rôle politique et social.

Cette recherche est rendue difficile par les valeurs du capitalisme qui font repères dans le vide de valeurs et prônent la réussite individuelle. J’y reviendrai plus tard.

Bien sûr, face à tant de flou, nous avons besoin de trouver des réponses. Mais des réponses modernes et démocratiques à des questions complexes.

Repenser la parentalité

Je répondrai donc que oui, la famille évolue et se dirige peut être vers une forme de clan dans lequel plusieurs hommes et plusieurs femmes seront les références éducatives des enfants. Est-ce pour autant que les femmes ont tout le pouvoir sur les enfants ? Non, bien sûr, avoir un hypothétique pouvoir sur la totalité de la procréation n’est pas avoir un pouvoir absolu sur l’éducation… L’enfant porte le nom du père et son éducation n’est pas confiée exclusivement à la mère. La loi sur la garde alternée en est la preuve.

Je pense plutôt que nous allons vers une société qui doit repenser la parentalité. Et il nous faut réfléchir ensemble à recréer des liens humains différents et je l’espère égalitaires. Je reconnais qu’un acteur prend place dans certaines familles et complique la donne : c’est la justice, la loi. Quand un couple, une famille se retrouve face à la « justice » pour des problèmes familiaux, c’est terrible ! Chacun attend d’être entendu et reconnu dans sa douleur, si profonde, si intense que la justice ne peut satisfaire, elle ne peut que blesser…

Ces blessures pourraient grâce à des masculinistes faire naître des guerres absurdes entre les hommes et les femmes. Dès lors, soyons attentifs et attentives à ne pas tomber dans ce piège.

Pour répondre à la deuxième question : sommes-nous entrain de vivre le passage d’une puissance économique à un autre type d’économie avec la crise identitaire qui en découle ?

Dans mon premier article, je citais Eric Zemmour qui déplorait la féminisation de la société française. Pour mémoire, à ses yeux un homme est fort, il ne pleure pas, il protège, il travaille dur, il dirige, il décide, il ne s’occupe pas de frivolité (mode, ménage, etc.). Et bien sûr, il a une sexualité polygame, agressive, pulsionnelle, dominatrice. Pour lui, cette image a été déconstruite par les féministes qui ont de ce fait castré cet homme millénaire.

Identité masculine et mode de production

L’analyse n’est pas aussi simple. Je m’en réfère aux écrits de Castel-Meunier et de Badinter. En effet, à nouveau au regard de l’histoire, on peut constater qu’il y a eu d’autres crises de l’identité masculine. Elles étaient chaque fois liées à un changement de moyen de production, qui s’éloigne de la force physique et à la crise économique qui en découle.

C’est bien l’activité économique qui fait crise dans tous les cas et non le féminisme ou la féminisation de la société.

Par exemple, en Europe, l’énorme crise des années 30, est aussi traversée par des discours sur l’identité masculine. D’ailleurs, la seconde guerre mondiale remettra au goût du jour l’exaltation de la masculinité ostentatoire.

Il est évident qu’aujourd’hui les changements de production s’éloignent de plus en plus de la force physique grâce aux nouvelles technologies et que nous sommes au cœur d’une crise économique importante. Dès lors, la crise identitaire fait rage !

De plus, la « virtualisation » de la vie, si j’ose dire, plonge tout un chacun dans un sentiment d’impuissance, tant sur les événements que sur les décisions politiques.

Ce qui est questionné là n’est-ce pas, plutôt qu’une féminisation de l’homme, une transformation de celui-ci en objet qui produit, consomme et se replie ? Les discours sur la décroissance, sur l’état de la planète, soulignent bien sûr notre mode de consommation, mais aussi notre mode de production toujours axé sur la puissance économique.

Ces nouvelles donnes sont aussi des éléments de crise identitaire… La société néolibérale et son idéologie individualiste met à mal tous les liens sociaux et précipite chacun dans une perte de repères.

Cette société qui fait loi et impose ses valeurs n’aurait-elle pas, plutôt que les femmes, prit la place du patriarche d’avant mai 68 ?

Enfin, pour en terminer avec la troisième et dernière question : ne sommes-nous pas en train de vivre une radicalisation des religions ? Avec la crise identitaire qui en découle.

Je vais à nouveau faire référence à la chercheuse Castelain Meunier qui souligne l’utilisation de l’islam comme recours identitaire pour certains hommes. La religion musulmane, dit elle, apparaît comme un système de protection des hommes, par le pouvoir traditionnel qu’elle est censée leur accorder ! La libération des femmes y est présentée comme la cause de la dénatalité, du déclin de la famille et d’une atteinte à la propriété. La loi coranique prend sa valeur du fait qu’elle restaure la dignité de l’homme, du chef de famille, du détenteur de l’autorité.

Ainsi l’islam vient-t-il au secours du malaise identitaire masculin.

Défendre un modèle égalitaire

Comment allons-nous continuer à faire évoluer la race humaine ? Quelle question passionnante si nous y répondons ensemble ! Actuellement seule la loi y répond. C'est déjà bien, mais est ce suffisant ?

Si les masculinistes tentent de réaffirmer le pouvoir patriarcal, il est important que des hommes et des femmes s'unissent pour défendre un modèle égalitaire et épanouissant de vivre ensemble, en lien avec les besoins des hommes, des femmes et des petits d'hommes.

Comme le concluait fortement en 1985 Azâdée Azâd,

« En somme l'intégration des femmes sur un plan égalitaire dans le procès de production est une condition nécessaire, mais non suffisante de leur libération. Celle-ci dépend aussi et surtout de l'abolition de la paternité sociale et de la réintégration des hommes sur un plan égalitaire dans le procès de production domestique, c'est-à-dire dans les travaux domestiques de la reproduction quotidienne et de l'éducation-soin des enfants et ce, à titre de parent maternel, d'ami ou de gardien, et non à titre de père usurpateur»[4].

La crise identitaire des hommes est réelle et trouver sa place dans des bouleversements si rapides est perturbant en termes de modèles. Ils sont devant un défi et en même temps une aventure merveilleuse, celle de redessiner le rôle d'homme, de papa, de citoyen. Hors du cadre écrasant de la domination, ils ne sont plus la loi. Celle-ci se définit dans les institutions démocratiques.

Enfin, la puissance paternelle telle qu’elle s’est construite au fil du temps s’est beaucoup appuyée sur le développement économique, le développement de la richesse. Ce modèle touche également à sa fin si l’on considère les nouveaux rapports nord-sud et les enjeux écologiques.

Devenir les pionniers d'une nouvelle ère plutôt que se mettre en guerre me paraît être un voyage plus agréable ... Car comme répond Yoda a son jeune apprenti qui lui demande si le coté obscur de la force est plus fort : « Non, plus rapide, plus facile, pas plus fort ».

Nous devons relever le défi égalitaire parce qu'il en va de la continuité de l'espèce. La terre est là pour le rappeler.


Pour citer cette analyse :

Marianne Dalmans, "Origine et déclin du patriarcat : l’enjeu de l’égalité", Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE asbl), décembre 2010. URL : https://www.cvfe.be/publications/analyses/275-origine-et-declin-du-patriarcat-l-enjeu-de-l-egalite

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Notes :

[1] Azâd (Azâdée), La paternité usurpatrice. L'origine de l'oppression des femmes, Montréal, Les éditions du Remue-ménage, 1985, 261 pages.

[2] Ce débat autour de la maternité et du travail resurgit aujourd’hui, notamment avec le livre d’Elisabeth Badinter, Le conflit, Paris, Seuil, 2009.

[3] C’est d’ailleurs le titre de l’ouvrage de la chercheuse française Christine Castel Meunier, La place des hommes et les métamorphoses de la famille, Paris, 2002.

[4] Azâd (Azâdée), op. cit., page 220. Cité par Langevin (Lysanne), dans Moebius : Écritures/Littérature, n° 75, 1998, p. 126-127 (http://id.erudit.org/iderudit/13757ac).

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