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Expérience professionnelle et prise de conscience féministe

Comme leurs collègues masculins, les travailleuses du CVFE constatent que le travail de terrain au sein du Collectif amène une profonde évolution dans la perception des rapports homme/femme, ainsi que dans la prise de conscience de la violence de genre. En cela, le travail au Collectif modifie le regard porté sur les relations sociales.

 

Engagé depuis plus de trente ans aux côtés des femmes dans la lutte contre la violence conjugale et en faveur de l’émancipation et de l’autonomie des femmes, le CVFE a développé une analyse de la société fondée sur des valeurs bien déterminées : l’égalité entre les femmes et les hommes, la dénonciation de la violence dans les relations de couple et au sein de la famille, le respect de la personne, de son intégrité, de ses droits, de sa valeur.

Le fait de travailler au Collectif confronte de façon directe les intervenants avec le sens concret de ces valeurs, dans l’expérience de terrain. Il est indéniable que cette expérience a une valeur formative, constituant un apprentissage important sur les plans humain, professionnel et idéologique.

De nouvelles lunettes, un nouveau langage

A ce sujet, on constate une assez grande unanimité au sein du personnel du CVFE, qu’il soit féminin ou masculin. En effet, comme leurs collègues masculins, les travailleuses interrogées constatent que le travail au collectif leur a apporté une vision parfois insoupçonnée de l’aspect violent que peuvent revêtir les relations au sein des couples. Auparavant, certaines étaient davantage conscientes de l’existence d’inégalités sociales que des inégalités entre les femmes et les hommes et des rapports de domination qu’elles entraînent. Certaines disent avoir « perdu de leur insouciance », mais aussi avoir « appris à regarder les relations entre les personnes », avoir découvert les relations entre les femmes et les hommes avec de « nouvelles lunettes ».

Chez certaines, il y une sorte de passage de la théorie à la pratique ou de l’idée à la réalité, comme chez cette intervenante de l’équipe d’animation : « J’ai découvert le féminisme en tant qu’’idéologie’, deux ou trois ans avant de faire mon stage au Collectif, mais, en tout cas, le travail au Collectif lui-même m’a permis de mettre des mots sur ce que j’observais. Ensuite, le fait de faire des animations pour le Collectif amène à développer des argumentaires, ainsi que toute une documentation. Travailler dans le domaine de l’éducation permanente conduit à avoir un discours un peu articulé en rapport avec ce qu’on fait, à produire des écrits, à faire des conférences. La démarche féministe n’est pas quelque chose qui est facile à vivre à l’extérieur. Donc, le fait d’avoir les collègues de travail qui partagent cette philosophie là, c’est important, c’est soutenant ».

Une intervenante de l’équipe du refuge : « Le travail au Collectif m’a permis de mettre des mots sur certaines inégalités, par exemple, la question du genre. Cela m’a permis aussi de me sentir faire partie d’un groupe, d’un collectif, avec d’autres femmes qui sont plutôt solidaires devant une cause. De plus en plus, à cause de mon travail justement, la violence conjugale, c’est ce qui me touche le plus. Je me rends compte que, en travaillant là, j’entends aussi des hommes victimes et je peux me dire que je ne suis pas que féministe, je peux aussi être pour eux une alliée. »

Dans d’autres cas, il se produit une véritable prise de conscience, comme chez cette employée du service administratif : « D’un côté, je n’ai jamais vraiment envisagé d’être inférieure à l’homme. J’ai été élevée par mes grands-parents et, déjà, ma grand-mère avait un rôle qui n’était pas du tout inférieur à mon grand-père. J’ai gardé cette image là que j’avais de la famille et je pense qu’inconsciemment, j’ai trouvé un mari qui ressemble à mon grand-père et qui n’est pas du tout un macho qui veut avoir le dessus. Je n’envisagerais pas du tout la vie avec un homme qui se croit supérieur aux femmes. D’autre part, depuis que je suis au Collectif, j’ai évolué dans ma manière de voir les choses au niveau de l’égalité homme/femme. Je n’avais pas l’impression que les inégalités existaient, je ne connaissais pas ça autour de moi. Venant d’un niveau social assez pauvre avec mes grands parents, j’étais plus consciente des inégalités sociales. Je ne m’en suis pas rendu compte non plus quand j’ai rencontré mon mari, je n’ai pas vécu ça. Ici au Collectif, j’ai appris à analyser les personnes qui m’entourent et à voir que finalement ça existe, car avant je ne savais même pas que les hommes trouvaient plus facilement du travail que les femmes ou qu’ils avaient des salaires plus importants que les femmes. »

 Apprendre à voir, perdre son insouciance

Le travail au Collectif amène à voir des choses qu’on ne voyait pas auparavant. Ainsi, chez cette formatrice de SOFFT : « Je suis contente de mon évolution au sein du Collectif. En effet, jusqu’il y a quelques années, je ne voyais rien, mais, heureusement, j’ai une certaine capacité à re-voir, re-entendre. En travaillant ici, on apprend à voir. L’expérience quotidienne fait qu’on apprend à décoder, à voir les choses, etc. Cela peut concerner la violence entre deux femmes qui se parlent dans un groupe ou pas. Donc, je suis très contente de voir ça, mais je n’ai pas le réflexe, en tout cas pas à chaque fois, de réfléchir tout le temps en termes de violence, d’égalité. Ca commence à m’arriver, mais pas de manière systématique. »

Le contact avec la réalité souvent dramatique de la violence conjugale conduit à une certaine gravité. C’est le cas de cette intervenante de l’équipe enfants : « Quand on commence à travailler au Collectif, on perd de la naïveté et de l’insouciance, parce qu’il n’y a pas que les rapports homme/femme, il y a aussi le côté violence qui fait qu’on acquiert des lunettes pour décoder les relations entre les hommes et les femmes. Le travail nous donne vraiment des lunettes particulières, quand on regarde les situations et les rapports entre les hommes et les femmes. Des relations qui ne sont pas toujours violentes, mais qui peuvent être dominantes de l’un par rapport à l’autre, jusqu’à d’autres où la violence est très forte. En travaillant au refuge, j’ai tendance à identifier très vite certains comportements comme violents, alors qu’ils sont considérés comme complètement banalisés dans la société. Je crois qu’on a vraiment un double regard… C’est parfois fatigant … »

Réflexion collective et formation des équipes

La responsable pédagogique de SOFFT est également très sensible à l’idée que le Collectif est un lieu où on peut partager une réflexion à plusieurs : « Pour moi, ce qui est important, c’est l’aspect d’être ensemble, d’avoir un lieu de réflexion et aussi toutes les collègues avec qui on réfléchit. En plus, le centre de formation et le refuge n’ont pas nécessairement le même public. Chez SOFFT, on a effectivement un public de femmes qui sont victimes de violences, mais qui sont aussi victimes d’autres choses. Je trouve que ça élargit beaucoup les perspectives d’avoir plusieurs approches et ça permet surtout d’avoir des lieux pour en discuter. Car j’ai le sentiment, peut-être que ce n’est pas juste, mais que, dans la société en général, ça devient beaucoup plus rare et difficile de parler féminisme, de défendre des positions féministes, donc je trouve que c’est encourageant pour les travailleuses (-eurs)… »

Pour certaines, réflexion collective et formation permanente vont de pair. Une animatrice du secteur éducation permanente : « Je trouve que les moments inter-équipes ou même en équipe où on peut vraiment s’arrêter et réfléchir au sens de notre travail sont essentiels. Pour moi, il pourrait y en avoir plus, ça ne serait pas gênant du tout, d’autant plus que je travaille assez seule… »

Une intervenante du refuge : « Au refuge, on a connu assez souvent des moments de réflexions, mais plutôt entre nous, comme par exemple, tout ce qui a concerné la formation au Processus de domination conjugale, avec les formateurs québécois. Entre équipes de secteurs différents, j’ai pu avoir une petite expérience, mais c’est assez rare. Les seuls moments auxquels je pense, c’est pendant les assemblées générales où on a pu parler de certains problèmes et se questionner ensemble… »

La coordinatrice du service administratif : « Pour le service administratif, je pense également qu’il faudrait plus souvent des rappels, des informations, non seulement sur le féminisme, mais sur la problématique de la violence. C’est un service qui s’est agrandi, il y a de nouveaux travailleurs. Quand on engage quelqu’un, c’est davantage par rapport à ses capacités, à ce qu’on va lui demander de faire. Evidemment, on précise toujours que le Collectif est féministe, qu’il combat la violence, mais on sent bien qu’il n’y a pas une sensibilité particulière chez ces personnes. Ils travaillent dans l’administratif, ils n’ont pas été formés en ce sens. Ils ne sont pas venus au Collectif parce que c’est une association féministe, qui s’occupe de la violence familiale, mais parce qu’ils cherchaient un emploi. »

La responsable pédagogique de SOFFT décrit la manière dont son équipe a réagi à ce type de constatation : « Chez nous, on a eu beaucoup de nouveaux travailleurs dans l’équipe et j’ai trouvé qu’elles et ils ne s’inscrivaient pas dans la démarche qu’on vient d’expliquer. Ils ne choisissaient pas de venir à SOFFT parce qu’il y avait une démarche féministe, c’était plutôt parce que le travail les intéressait ou qu’ils cherchaient un emploi. C’est pourquoi on a entamé une démarche de formation, d’abord avec une formatrice féministe, qui est venue donner quelques formations sur l’historique du féminisme, les différents féminismes, etc.

Cette phase a été vraiment très riche et ensuite, on a mené une réflexion sur la façon de faire entrer les valeurs féministes dans nos formations. Donc, on a fait chacune tout un travail sur les aspects qu’on aurait le plus envie d’aborder avec les participantes. Ce qui a permis que chacune se forme, mais aussi qu’on discute beaucoup. Et finalement, après nous être formées nous-mêmes au sein de l’équipe, on a mis en place quatre ateliers sur le féminisme qui sont inclus dans le programme des formations : 1° l’historique, 2° les inégalités au niveau des salaires, parce que, chez nous, il y a toujours une perspective d’emploi, 3° les stéréotypes et 4° le nouveau féminisme, le féminisme aujourd’hui, comment le perfectionner. »

 Conclusion

Pour les travailleuses déjà acquises aux idées féministes, le travail de terrain est une manière très efficace de passer des idées aux réalités, de la théorie à la pratique. Cela ne va pas toujours sans poser des problèmes émotionnels liés, notamment, à la prise de conscience de la réalité dramatique des violences subies par les femmes accueillies au CVFE. Cela conduit souvent à adopter une attitude plus grave qu’une travailleuse qualifie de « perte de son insouciance ».

Pour les travailleuses moins informées au départ, le travail au collectif amène invariablement à modifier le regard porté sur les relations entre les hommes et les femmes, ainsi que sur les questions de genre. C’est ce que certaines travailleuses ont traduit par l’idée d’acquérir de « nouvelles lunettes » pour regarder les relations sociales.

Plusieurs travailleuses considèrent qu’il serait nécessaire de faciliter ou d’accélérer ce processus de prise de conscience par la mise en place régulière, notamment pour les travailleurs nouvellement engagés, de moments de formation ou de réflexion sur les valeurs féministes, celles du collectif et les questions liées aux inégalités entre les femmes et les hommes, ainsi que la violence conjugale et les violences intrafamiliales. Ce type de formation collective a lieu régulièrement, mais on observe le souhait de l’amplifier, dans la mesure du possible.

Ainsi, le service SOFFT a tenté une expérience intéressante : amener d’abord le personnel à s’auto-former par l’information et la discussion, de manière à pouvoir mettre en place, dans les programmes de formations proposés aux stagiaires, des modules concernant les valeurs féministes et les discriminations envers les femmes.

En résumé, il apparaît que, pour développer une démarche d’éducation permanente de niveau professionnel vis-à-vis de son public, l’association doit offrir l’occasion à son personnel d’ajouter à ses qualifications psychosociales ou pédagogiques de départ une démarche d’éducation permanente en amont sur ses propres enjeux. Une manière de développer une culture interne à laquelle toutes les fonctions doivent être associées, y compris les secteurs administratif et logistique.


Pour citer cette analyse :

René Begon, "Expérience professionnelle et prise de conscience féministe", Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE asbl), décembre 2011. URL : https://www.cvfe.be/publications/analyses/281-experience-professionnelle-et-prise-de-conscience-feministe

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Avec le soutien du Service de l’Education permanente de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Wallonie.

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