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#Gracias Luna… Adios Abdou ? Quand le féminisme se fait au détriment d’autres luttes

Gagner en visibilité, susciter une campagne de soutien sur les réseaux sociaux contre le cyber-harcèlement… et invisibiliser d’autres personnes vulnérables : une réussite pour le mouvement féministe ? Quelles leçons les féministes majoritaires peuvent-elles tirer de l’évincement d’Abdou ?

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Introduction

En mai dernier, les images d’une étreinte entre un migrant sénégalais et une volontaire espagnole de la Croix-Rouge ont largement circulé sur les réseaux sociaux. Le jeune homme de 27 ans, Abdou, vit depuis cinq ans au Maroc. Après avoir marché une dizaine d’heures, puis nagé pour gagner l’enclave espagnole de Ceuta, il s’effondre dans les bras de la bénévole, Luna Reyes. D’épuisement et d’effroi : son frère aîné, avec qui il a effectué la traversée, est inconscient, et Abdou ignore s’il est encore en vie.

Suite à cet épisode, Luna Reyes a été la cible de cyberharcèlement de la part de partisans du parti d’extrême droite espagnol Vox, ainsi que de personnes opposées à l’arrivée de migrant·es à Ceuta. Ces violences sexistes lui ont valu une campagne de soutien sur les réseaux sociaux sous le hashtag #Gracias Luna.

En tant qu’association féministe, le CVFE ne peut que se réjouir de cette solidarité avec la jeune femme : bien qu’un important travail reste à faire, le fléau du cyberharcèlement et ses effets dévastateurs gagnent en visibilité, et la conscientisation du grand public est en marche. Et en même temps, ce focus exclusif sur les violences vécues par Luna n’est pas sans provoquer un certain malaise. Alors même que le traumatisme vécu par Abdou constitue le point de départ de cette surmédiatisation et de cette vague de solidarité, le jeune homme et, à travers lui, les politiques migratoires inhumaines, n’ont-t-elles pas été évincées du récit en cours de route ? Cette analyse se penche sur ce paradoxe : la survisibilité d’Abdou (comme objet du discours) versus son invisibilité (comme sujet). Et son pendant : la visibilité de certaines formes de violences (en l’occurrence sexistes) au détriment d’autres (le racisme structurel inhérent à la crise de l’accueil migratoire).

La survisibilité d’Abdou

Le gros plan sur le visage en larmes d’Abdou, où se lisent le désespoir et une vulnérabilité extrême, est relayé dans de nombreux quotidiens et sur les réseaux sociaux. La vidéo du geste réconfortant de Luna devient virale et fait très vite le tour de la toile. Certains, comme le média afrik.com, comparent cette séquence avec la photographie atroce du petit Aylan, un enfant syrien de 3 ans, retrouvé mort sur une plage européenne en 2015 : ces images, parce qu’elles donnent un visage aux drames humanitaires qui se jouent en Méditerranée, seraient propices à une sensibilisation accrue du grand public. Et pourtant. Le portait du petit Aylan avait provoqué une onde de choc et suscité l’indignation du public face au cynisme des politiques migratoires. L’onde de choc qui a fait suite au portrait d’Abdou a quant à elle pris une tournure différente : la conscientisation et la solidarité se sont ici cristallisées non autour d’Abdou et de ses pairs, mais autour de Luna. Le vrai vecteur d’indignation n’est pas tant le vécu tragique d’Abdou (et de milliers d’autres personnes qui ont effectué le même périple) que celui de la jeune volontaire espagnole. Ce qui semble avoir ému avant tout le public, ce n’est pas tant la douleur d’Abdou en tant que telle, mais le contraste entre la beauté du geste profondément humain de Luna et le déferlement d’injures qu’elle a dû essuyer pour cette même raison. La nuance est de taille.

L’invisibilité d’Abdou

Arrêtons-nous un moment sur ces injures. Que disent-elles, et que nous disent-elles des rapports de domination structurels qui minorisent les femmes et les hommes racisés ? Parmi le flot de commentaires haineux figuraient ceux-ci : « L’ONGiste étreint un illégal après qu’il ait passé quatre minutes dans l’eau froide de la Méditerranée, et il profite de la courbe de ses seins » a tweeté la journaliste Cristina Seguí, fondatrice de Vox (de Groene Amsterdammer, ma traduction). La rhétorique qui hypersexualise les femmes noires et les hommes noirs depuis l’esclavage et la colonisation pour justifier les rapports de domination à leur encontre a encore de beaux jours devant elle. Comme l’explique la Black feminist Patricia Hill Collins,

[L]a sexualité africaine ou noire est construite comme une hétérosexualité déviante ou pathologique. Des idées bien ancrées concernant l’appétit sexuel excessif des populations afrodescendantes, fruit de l’imaginaire blanc, engendrent les images normatives sexuées du violeur noir et de la Jézabel noire, et reposent sur le mythe de l’hypersexualité des Noir·e·s. Selon ces visions normalisatrices de l’hétérosexualité, peu importe le comportement individuel, être blanc est lié à la normalité hétérosexuelle. Par contraste, être noir renvoie à l’appétit sexuel insatiable de l’hyper-hétérosexualité sauvage et hors de contrôle[1].

L’extrême droite a depuis lors fait de ce « mythe de l’homme noir violeur »[2] son cheval de bataille anti-migration.

Les autres commentaires surfent sur la même vague, celle de l’hypersexualisation des hommes noirs et de l’objectification des femmes : « Une de moins pour les Blancs de Bronxtoles[3] », « Celles de la Croix-Rouge t’enlèvent ton hypothermie en te chauffant, c’est ce qu’ils veulent dire par « les refoulements à chaud » » ; et on passera sur le très subtil « De plus en plus convaincu que certaines volontaires recherchent du boudin subsaharien », qui s’inscrit dans le même registre[4].

Aucun des articles portés à notre connaissance ne s’est attardé sur la particularité de certaines de ces injures : bien que racistes, elles s’adressent à une femme blanche. Comme l’observe Luna Reyes dans l’interview accordée à la chaine de télévision espagnole RTVE, celle-là même qui lui a valu une pluie d’insultes : « Ils ont vu que la personne que je réconfortais était de couleur noire, ils n’ont cessé de m’insulter et de me dire des choses horribles et racistes. »

Les auteurs du cyberharcèlement font d’une pierre deux coups, en « lapidant » d’un seul geste la jeune bénévole et le migrant qu’elle a eu l’audace de consoler. Mieux : ils réussissent le tour de force d’insulter directement Abdou (et, à travers lui, les hommes afrodescendants) sans avoir à le considérer comme sujet. Autrement dit, à conjuguer la haine avec le déni d’existence, soit un cocktail particulièrement déshumanisant.

Une vague de solidarité… pour Luna

L’invisibilité d’Abdou se poursuit, dans le chef non plus des « attaquants » mais de « la défense ». On l’a dit, l’émoi suscité par le cyberharcèlement s’est traduit par une campagne de soutien vis-à-vis de la volontaire. Si on ne peut que s’en réjouir, le fait que cette vague de solidarité éclipse du tableau le jeune Sénégalais et son histoire pose par contre question. Y avait-il un choix à opérer dans la manifestation d’une solidarité envers des victimes de violences sexistes et envers des victimes de politiques migratoires inhumaines ? Tout comme les cyber-harceleurs ont fait d’une pierre deux coups, n’était-il pas possible d’exprimer un soutien à Luna tout en s’enquérant du sort d’Abdou et des milliers d’autres personnes dans son cas ? À l’occasion de la journée internationale des réfugié·es ce 20 juin, posons-nous la question : n’avons-nous pas raté à moitié une occasion de double mobilisation, en matière de droits des femmes d’une part, et de droits des personnes migrantes d’autre part ? Pourquoi s’être limité à un hashtag Gracias Luna quand il aurait été si facile d’y accoler un #Justicia migratoria ? La convergence des luttes - soit le fait de « mettre différentes luttes en commun à des moments clefs pour être plus forts ensemble »[5] - ne semble pas encore être à l’ordre du jour. Et sans convergence des luttes, le risque est grand de contribuer à une hiérarchisation des luttes. Comment ? En invisibilisant par sa lutte des minorités et leurs actions, considérées implicitement comme moins prioritaires.

On peut supposer que le point de vue situé[6] des rédactions et du lectorat occidentaux y est pour quelque chose, l’identification et, partant, l’empathie étant plus accessibles vis-à-vis de personnes appartenant aux mêmes groupes sociaux que nous. Cette invisibilisation d’Abdou n’est vraisemblablement pas étrangère non plus à la fameuse loi cynique du « mort-kilométrique ». Pour évaluer l’attractivité d’une info, cette théorie suggère de diviser le nombre de mort·es par le nombre de kilomètres qui sépare les lectrices et lecteurs de la catastrophe en cause. Cette théorie a pour postulat l’existence d’une corrélation entre la proximité émotive ou géographique et l’intérêt pour un sujet. On peut formuler l’hypothèse que l’invisibilisation d’Abdou résulterait en l’occurrence d’une variante - la loi « violence-kilométrique ». Loi qui serait par ailleurs bâtie sur une proximité d’ordre sociologique (le public s’identifie plus facilement aux personnes qui se rapprochent le plus de leur profil sociologique), et non géographique.

Conclusion

On ne le répétera jamais assez : la classe des femmes est d’une diversité infinie, et les inégalités qui la traversent sont nombreuses. Afin de construire une réelle sororité, les féministes majoritaires se doivent de prendre en considération l’ensemble des rapports de domination, sans les hiérarchiser. Défendre les droits des femmes, c’est défendre les droits de toutes les femmes, y compris des femmes les plus vulnérables. Dès lors, évitons de tomber dans un système d’indignation à deux vitesses, où la lutte contre les violences sexistes éclipse la lutte contre d’autres formes de violences structurelles qui affectent des groupes sociaux minorisés (les personnes réfugiées, par exemple).  L’objectif n’est pas d’être tou·tes sur tous les fronts. Mais quand les violences propres à deux groupes sociaux se croisent, comme cela a été le cas pour Abdou et Luna, il incombe au groupe social majoritaire, pour prévenir ces écueils, de relayer les revendications politiques des minorités, et de se laisser questionner par ces minorités. Il serait intéressant à cet égard de savoir comment des femmes réfugiées qui ont pu se reconnaitre dans le parcours d’Abdou ont vécu cette invisibilisation par des féministes majoritaires.

Loin d’affaiblir les combats féministes, dans certains cas, tel un fait social où plusieurs destins se croisent, l’élargissement de la militance à d’autres formes de domination (ici les politiques migratoires) ne peuvent que rendre le féminisme plus inclusif, envers les femmes réfugiées ou tout autre groupe social qui subit les injustices de plein fouet. Il s’agit ici de mettre en pratique la pensée féministe noire promue par Patricia Hill Collins, qui a pour singularité « son engagement en faveur de la justice, tant pour les Noires étatsuniennes comme collectivité que pour les autres groupes sociaux opprimés »[7]. Et de garder à l’esprit, donc, cet horizon idéal que rappelle Betel Mabille du média Tout va bien : « ce vers quoi on doit tendre : c’est la fin de toutes les dominations »[8].

 


Pour citer cette analyse :

Anne-Sophie Tirmarche, "Gracias Luna...Adios Abdou ? Quand le fém;inisme se fait au détriment d'autres luttes " Collectif contre les violences familiales et l’exclusion (CVFE asbl), juin 2021. URL :

Contact :  Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. – 0471 60 29 70 (coordination)

Auteure : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Crédit Photo : Bernat Armangue (AP), publié sur libération.fr https://www.liberation.fr/checknews/ceuta-quest-devenu-le-refugie-reconforte-par-la-benevole-de-la-croix-rouge-sur-une-photo-virale-20210525_DUHWRUBDGRGRHAQ5GOPFXAVHUI/ (consulté le 30/06/2021)

Avec le soutien du Service de l’Education permanente de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Wallonie.


Notes :

[1] Patricia Hill Collins, La pensée féministe noire, Les éditions du remue-ménage, 2018, p. 217-218.

[2] Voir également bell hooks, Ne suis-je pas une femme ?, éd. Cambourakis, 1981 (2015) et Angela Davis, Femmes, race et classe, éd. Des femmes Antoinette Fouque, 1981 (2018).

[3] Surnom donné ici à Móstoles, une ville située au Sud de Madrid.

[4] Commentaire relayés par El Español, ma traduction.

[5] Tout va bien, « Racisme, sexisme, mépris de classe... comment lutter sans dominer ? », 23 octobre 2019. Comme le résument Betel Mabille et Jérôme Van Ruychevelt de ce même média : « certes, on ne peut pas être toutes et tous sur tous les champs de luttes en même temps. Mais on peut être alliés, solidaires, se rencontrer autour de nos agendas respectifs, se renforcer mutuellement, au-delà des urgences ». (Racisme et climat: notre auto-critique, 24 avril 2019).

[6] L’endroit où l’on se situe sur les rapports sociaux (de sexe, de classe, de « race ») modèle nos expériences et notre perception des réalités. En tant que femme blanche, je me reconnais plus facilement dans l’expérience de Luna que dans celle d’Abdou, plus éloigné de mon champ de vision.

[7] Patricia Hill Collins, id., p. 47.

[8] Racisme et climat : notre auto-critique, id.

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