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Un temps pour la transgression ? Parler normes et marginalités avec Valérie Piette

Y a t-il des moments particuliers dans l’Histoire où la transgression des identités et des rôles de genre est rendue possible ? Il y a quelques mois, Valérie Piette, professeur d’histoire du genre et d’histoire de la colonisation à l’ULB, a collaboré à la mise sur pied d'une soirée organisée par le CVFE autour de la place des femmes en temps de guerre et d'après-guerre, en 14-18 et aujourd'hui.

Dans la prolongation de cette première rencontre, nous avons eu la chance d’entamer avec elle une nouvelle discussion autour de ses sujets d’études et de ses réflexions. Au cœur du propos : interroger la place des femmes dans les guerres, les périodes de transgression, les marginalités et – en creux – la norme. On vous livre dans cette analyse les propos de l’historienne, en dialogue avec nos propres recherches.

Transgression

Les temps de guerre sont-ils des moments « privilégiés » pour l’émancipation des femmes ou la transgression des rôles de genre ?

Valérie Piette : « Les guerres sont des moments de tous les possibles. Des moments où les normes bougent, où s’ouvrent des marges de liberté. Quand on sait qu’on va mourir ou que l’avenir immédiat est incertain, la transgression devient probablement plus facile. Il y a des choses qu’on fait et qu’en temps normal on n’oserait pas faire. Mais en vérité, les guerres sont à la fois des moments de transgression et de rappel à l’ordre moral.

Durant la première guerre mondiale, l’armée rappelle à ses soldats qu’ils doivent avoir des relations hétérosexuelles, entre blancs etc. On rappelle aux femmes qu’elles doivent se tenir à la fidélité même si elles sont seules. Ces rappels à l’ordre ne fonctionnent pas. Les hommes transgressent l’ordre moral en allant vers la prostitution, notamment. Du côté des femmes, durant la première guerre mondiale, on a beaucoup parlé pour la France du fait que les femmes ont remplacé les hommes dans leurs emplois. Mais en Belgique ce n’est pas du tout le cas puisque les hommes ont été moins présents au front. Par contre, les femmes se sont volontairement investies dans des causes comme l’apport de main d’œuvre aux hôpitaux.

L’exemple des infirmières de guerre est très intéressant : des femmes de la haute aristocratie se sont tout à coup retrouvées plongées dans les hôpitaux de campagne, face à des corps d’hommes nus morts, des corps de paysans. Ces individus ne se seraient jamais croisés en temps normal. Le face-à-face de ces relations dominants-dominés est très intéressant. Ce sont des moments où tout se croise, des moments de transgression « voulus par la guerre ». J’aime ces moments de transgression dans l’Histoire parce qu’ils en disent long sur tous les possibles ou tous les impossibles dans une société normée, normale. »

Au nombre des héroïnes de guerre, on peut compter les écossaises Mairi Chisholm et Mrs Knocker : motardes, membres d’une équipe d’ambulance en Belgique, elles ont installé seules un poste de secours dans un village en ruine près des tranchées jusqu’en 1918 où elles ont été gazées.

Si la presse salue le courage de ces femmes, et que ces actions de charité provoquent des faces à face permettant aux femmes de découvrir « le sexe masculin, la chair, les classes populaires et même les peuples de couleur », la figure de l’infirmière est toujours perçue comme l’incarnation du dévouement. Par ailleurs, les soldats se sentent parfois « humiliés et infantilisés par ces femmes distantes qui découvrent leurs faiblesses et les soignent comme des enfants, pour les renvoyer finalement au front », tandis que les contemporains « prisonniers du stéréotype maternel, semblent encore une fois évoquer la puissance de l’infirmière en parlant obstinément de ses grands désirs sexuels ». Les emplois auxquels ont eu accès les femmes ont varié selon les périodes du conflit et surtout selon les pays concernés, mais concernaient, de manière globale, les métiers lié au soin (couture, infirmerie,…).

 V.P : « Les sorties de guerre sont également des moments de jouissance, de retour à la vie et de transgression – la transgression des garçonnes, par exemple, juste après la première guerre mondiale.

Mais ce sont aussi des moments de rappel de la norme. Dans le discours de l’après-première-guerre mondiale, on insiste de manière obsessionnelle pour que les femmes rentrent au foyer, pour qu’elles fassent des enfants. Il s’agit d’un enjeu économique.

Comme les injonctions ne fonctionnent pas, on va créer différentes mesures : on va récompenser la meilleure mère, on va créer des maisons familiales, des centres familiaux, créer une ONE, la ligue des familles nombreuses. Comme cela ne fonctionne toujours pas, on va mettre en place, dans les années 1930, des mesures

coercitives. On empêche les femmes de travailler ou on diminue leurs salaires de manière à les forcer à rentrer pour faire des enfants. Des mesures natalistes sont mises en place, qui existent encore autour de nous sans qu’on s’en rende toujours compte. »

Ces mesures ont une fonction autant psychologique qu’économique. Il s’agit de

  • réassurer une identité masculine mise à mal par quatre ans de combats anonymes », d’« effacer la guerre et répondre, dans une période de fièvre sociale et de réaction politique, au profond désir des combattants

de restauration du monde ancien ». La véritable politique médico-sociale en faveur des mères et des enfants qui se développe

traverse l’ensemble des États. La démobilisation suscite un éloge renforcé de la ménagère et une célébration de la Mère. Un exemple révélateur : c’est en 1918 que la France reprend, dans une perspective nataliste, l’idée d’un Mother's Day, célébration existant au Royaume-Unis et au Canada depuis 1912!

 V.P : « Cela n’empêche que les femmes et les couples résistent ! À Bruxelles, notamment dans l’entre-deux guerres, le modèle était déjà l’enfant unique ! Il n’y avait pourtant pas de contraception efficace à 100%, mais les couples géraient déjà la natalité. On était déjà dans une forme de transgression. Les normes sont tellement puissantes qu’elles deviennent presqu’invisibles. Mais en même temps, on est toujours un peu à côté de la norme dans le quotidien, on s’arrange avec les choses malgré les interdictions. La transgression de monsieur et madame tout le monde au quotidien est vraiment passionnante. »

V.P : « La bd Mauvais genre raconte l’histoire d’un couple pendant la première guerre mondiale. L’homme a déserté pendant la guerre, puis, rentré à Paris, après s’être caché pendant longtemps, décide de se déguiser en femme pour pouvoir sortir. Il va finir par se prendre au jeu, la bd raconte l’histoire de ce couple de femmes et de cette phase de transgression, de liberté sexuelle.

Cela montre bien que la transgression est aussi dans les parcours individuels. »

Cette histoire est très intéressante en terme de transgression des normes, comme l’explique l’auteure de la Bd, Chloé Cruchaudet : « Dans un cadre judiciaire ou dans une analyse des faits, on a besoin de catégoriser. D’ailleurs, je dois avouer qu’à un moment, j’étais comme le juge, à trancher entre homosexuel(le) ou hétérosexuel(le). Mais si on creuse la question, on s’aperçoit qu’il existe des milliers de schémas différents, que l’on soit homme ou femme à la base. Finalement, rien ne rentrait plus dans les catégories que je m’étais fixées ».

On  assiste,  dans  les  périodes de guerre et d’après-guerre à une crise de l’hétérosexualité conjugale, provoquée par " les phases d’occupation, l’aggravation de l’épidémie vénérienne, les relations plus ou moins consensuelles avec l’« ennemi », les viols, l’accroissement des grossesses hors mariage, les perturbations de la vie conjugale à cause du front ou de la captivité, les soupçons sur la fidélité du conjoint, les difficultés du retour au foyer " . Ce sentiment d’une crise grave alimente la curiosité scientifique sur les pratiques sexuelles des individus. Si la morale sexuelle centrée sur le mariage reproductif reste dominante dans les discours, les pratiques s’en éloignent : les résultats des enquêtes menées entrainent une recrudescence des campagnes de remoralisation contre la corruption de la jeunesse et pour le retour des femmes au foyer.

Quelles sont les conséquences de ces périodes de transgressions ? Sont-elles durables, ou au contraire sont-elles toujours suivies d’un rappel à l’ordre ?

V.P : « Individuellement, ces temps de transgression ont certainement laissé des traces. Collectivement c’est plus difficile à dire. À part pour le droit de vote.

On peut dire que la guerre a permis d’apporter le suffrage, même si cela a été un peu plus tardif en Belgique. Après la première guerre mondiale, compte-tenu de la présence des infirmières et des ambulancières au front, les féministes espéraient obtenir le droit de vote. Mais les femmes ne l’ont obtenu qu’au niveau communal et au niveau national pour les veuves de guerre et les héroïnes. Les prostituées par contre en étaient complètement exclues, on les considérait comme des non-humaines.

Après la 2e guerre mondiale, compte-tenu de la présence des femmes dans la résistance, ça devient difficile de faire résistance au droit de vote en France. Mais en Belgique il faudra attendre 1948. L’idée qu’une femme est plus réactionnaire qu’un homme était très présente. On pense qu’une femme, par nature, est plus encline à la tradition. Or en Belgique après la 2e guerre mondiale, on est en plein dans l’Affaire Royale. On pense que si les femmes votent, elles vont voter à la place des curés », et vont donc voter pour le retour du roi. C’est pour ça que le parti catholique a toujours soutenu le droit de vote des femmes alors qu’il n’était absolument pas féministe, parce que ses membres se sont toujours dit que comme les femmes étaient plus conservatrices, elles allaient voter pour les catholiques. Les socialistes et libéraux ont toujours été opposés au droit de vote des femmes pour les mêmes raisons. Il y a cette idée sous-jacente qu’une femme ne peut pas penser par elle-même. C’est ce qui est intéressant dans l’histoire du droit de vote pour les femmes : on ne se positionne jamais dans l’histoire pour leurs droits en fonction de la question « est-ce qu’un être humain doit avoir droit de voter oui ou non ? » on se positionne toujours en se demandant « si on leur donne ce droit-là, que vont-elles en faire ? ». C’est la même chose pour les immigrés : on se demande pour qui ils vont voter et pas s’ils peuvent ou doivent voter par principe. »

Les recherches des historien.ne.s tendent à montrer que, contrairement à ce que laisse supposer le mythe de l’émancipation féminine rendue possible par la guerre, celle-ci a plutôt renforcé les stéréotypes de rôles sexuels traditionnels. Elle a néanmoins ouvert des brèches pour la libération féminine. Elle a peu atténué la division sexuelle du travail mais a amélioré la condition domestique. En France et en Angleterre, elle a favorisé l’accès des femmes à des emplois tertiaires et aux études secondaires et supérieures. Sur le plan des droits, le bilan est contrasté d’un pays à l’autre. Un des acquis les plus manifestes est la conquête d’une liberté d’allure et de mouvement : une révolution du quotidien qui implique un autre rapport à son corps et une libération des mœurs (fin du port du corset, des vêtements encombrants, hâte à vivre et à jouir).

Ainsi, « la guerre est une période intense d’activisme qui bouscule le cloisonnement social comme les rigidités de la mode ou de la sociabilité bourgeoise ». Mais en ce qui concerne la perception sociale du genre, elle rétablit une ligne de partage ferme entre le masculin et le féminin et redonne vie aux anciens mythes virils – la dichotomie sexuelle triomphe dans la pensée sociale et politique, comme en témoigne les idéologies familiales et natalistes. Les femmes, à l’échelle individuelle, ont pu prendre conscience de leur force mais l’atmosphère de la démobilisation tend à les culpabiliser et briser tout élan d’émancipation. Des comportements d’indépendance sont fréquents dans l’entre-deux-guerres, « mais ne s’inscrivent pas dans une dynamique d’ensemble étouffés par le discours quasi consensuel sur la femme-mère ».

Vous avez fondé la plateforme Normes genre et sexualité. La question de la norme est au cœur de notre discussion et aussi de ce que vous faites en tant qu’historienne. L’histoire est un outil qui permet de montrer comment des individus et des groupes ont été plus ou moins enfermés selon les époques et selon les contextes dans des façons d’être, des modes d’agir. Le fait de dévoiler, d’historiciser ces normes peut-il devenir un outil pour les personnes qui vivent aujourd’hui?

V.P : « Oui tout à fait, il faut déconstruire la norme ! 

Il n’y a pas d’outil plus normatif que le mariage, par exemple. On a généralement l’idée que le mariage était auparavant quelque chose de tout à fait normalisé et ce depuis longtemps. Or le mariage est une invention bourgeoise : les catholiques bourgeois et les libéraux ont créé une association pour moraliser les gens et leur démontrer l’intérêt de se marier. Mais les gens à la base ne voyaient pas du tout l’intérêt de se marier : il s’agissait d’une question économique, ceux qui n’avaient pas de biens n’en voyaient pas l’intérêt.

Ce qui est fou, c’est que ces normes, que j’appelle aussi « valeurs bourgeoises » – l’épargne, le mariage, la femme au foyer – qui sont des inventions de la bourgeoisie au cours du 19e siècle, vont merveilleusement prendre. Le Parti Ouvrier Belge, l’ancêtre du parti socialiste, va notamment reprendre le modèle du mariage et de la femme au foyer proposé par la bourgeoisie en affirmant qu’il s’agit de retirer la femme du joug du capitalisme en la faisant travailler à la maison.

On est toujours imbibés de ces valeurs bourgeoises. Le 19e siècle « triomphant » a vraiment triomphé de ce point de vue-là ».

Le   19e siècle est le siècle où  s’opère radicalement, en Occident, la différenciation des rôles masculins et féminins, à travers une explosion des discours (religieux, médicaux, juridiques) produisant des normes de comportement dont on espère qu’elles vont réguler la conduite des individus et qu’elles vont imposer un seul modèle légitime : le mariage, hétérosexuel, reproductif fondé sur une saine hiérarchie entre l’homme, actif, et la femme, passive ». Le mariage est une institution de régulation sexuelle, morale et idéologique qui permet l’harmonie du corps social. L’objectif de l’acte sexuel est, selon le corps médical, la fécondation et la perpétuation de la race et les pratique de plaisir sexuel volontairement non reproductrices sont fermement condamnées. Les médecins codifient la sexualité juvénile (condamnation de l’auto-masturbation), la sexualité conjugale et affirment la nécessité de réguler le désir féminin.

La fin du XIXe siècle, les revendications féministes bouleversent la perception de la masculinité, tandis que l’urbanisation croissante entraine un relâchement des contraintes qui dirigeaient les comportements. Dans ce contexte, les comportements sexuels deviennent un enjeu social de premier plan.

Par ailleurs, les experts médico-légaux et les psychiatres commencent à s’intéresser aux perversions. Les délinquants sexuels commencent à être perçus comme des malades mentaux et non plus des criminels. Les principales perversions sont décrites, expliquées, catégorisées par les psychiatres, ce qui renforce le modèle binaire de la division des sexes et des désirs. On oppose désormais le « normal », centré sur la relation sexuelle reproductive, à l’ « anormal » stigmatisé comme pathologie. Mais paradoxalement, cet intérêt pour les pratiques sexuelles pathologiques et pour les récits individuels des patients, entraine un brouillage des frontières entre normal et anormal.

V.P : nous avons créé une exposition intitulée « Pas ce soir chéri ». Comme terrain de recherche commun entre les chercheurs des différentes disciplines, on a choisi la sexualité, puis l’hétérosexualité. Grâce au mouvement militant féministe et surtout LGBT depuis 1969 on connait bien l’histoire de l’homosexualité, mais on sait encore peu de choses de l’hétérosexualité, parce qu’on a jamais interrogé la norme.

Tout au long du 19e siècle, la norme a été une sexualité bourgeoise hétérosexuelle conjugale à des fins procréatives. C’est la norme, mais qui la suit ? La norme est rappelée sans cesse. Mais en vérité, on se rend bien compte que la marginalité est gigantesque et représente la plus grande partie de la population… Qui, même au siècle dernier, ne faisait l’amour que pour faire des gosses ? Ça veut dire pas de masturbation, pas de sodomie, pas de fellation… »

C’est également à la fin du XIXe siècle, au même moment que le catalogage des perversions, qu’émerge le concept d’« hétérosexualité ». Le mot heterosexual, est apparu en 1892 sous la plume du psychiatre James G. Kiernan, pour désigner les personnes coupables de déviances reproductives », c’est-à-dire la pratique d’une activité sexuelle par des personnes de sexes opposés, pour le seul plaisir. Le mot « homosexualité » est inventé en 1869 par un juriste hongrois, K.M. Benkert, pour désigner la « perversion » de l’« inversion », c’est-à-dire l’attirance sexuelle pour une personne du même sexe que soi. Ce comportement est alors vu comme une distorsion entre l’anatomie et l’instinct.

La pratique médico-légale tend à mettre en avant l’existence d’une catégorie de personnes dotées de caractéristiques spécifiques, en proie à une maladie qui pourrait faire l’objet de traitement. Or, bien sûr, l’attirance sexuelle entre deux personnes de même sexe, existait bien avant d’être stigmatisée, sans qu’elle soit considérée comme un comportement déviant. Ce n’est pourtant qu’en 1985 que l’homosexualité a été retirée du Manuel diagnostique et statistique des maladies mentales (DSM) et en 1992 que tous les Etats signataires de la charte de l’OMS l’ont déclassifiée de la liste des maladies.

Les récentes marches des femmes, l’engouement médiatique pour le féminisme et la libération de la parole concernant les cas d’agressions sexuelles indiquent-ils que les normes sont en passe de changer ?

V.P : « Nous sommes peut-être à un moment révolutionnaire, à un moment clé. Il y a une prise de conscience, même si je ne sais pas combien de temps elle va durer. Avec le phénomène des #metoo, ce qui m’énerve un peu c’est que tout à coup, tout le monde fait semblant de découvrir un truc.

La norme c’est pourtant cela : c’est le harcèlement et le sexisme !  On sait que dix-huit femmes se font violer tous les jours en Wallonie, on le sait, il y a des enquêtes là-dessus, il y a un boulot du monde associatif.

C’est la même chose que pour la colonisation, on est quand même au courant des actions de Léopold II ! On mène des recherches depuis cinquante ans sur les crimes coloniaux, et chaque fois qu’on en parle les gens ont l’impression de découvrir quelque chose ! Cela veut dire que ce n’est pas enseigné. Les travaux universitaires existent, mais pourquoi ces travaux restent-ils dans une tour d’ivoire ? C’est là que se situe mon côté militant, davantage dans la transmission que dans la transgression au départ, mais peut-être que la transmission peut être transgressive…

Je sens un changement dans nos sociétés. Qu’est-ce qu’il se passe ? Je n’en sais rien, mais il se passe quelque chose. Des choses qui étaient acceptables pour ma génération ne sont plus acceptées par la jeune génération. Ma fille, par exemple, peut hurler au sexisme par rapport à certaines affaires comme l’affaire du décolleté à l’ULB, or je suis sûre que pendant vingt ans ce message est passé et que jamais personne n’avait réagi. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, ça choque ? C’est la même chose avec l’affaire Weinstein, il y a un moment donné – est-ce à cause de l’élection de Trump ou grâce à la transmission – où les choses ne sont plus acceptées. J’ai l’impression que le seuil de tolérance est en train de bouger, en tout cas chez les plus jeunes. Ça reste peut-être plus présent chez un public bourgeois, intellectuel, mais tout de même ça bouge.

De nouvelles problématiques apparaissent également. La question de la masculinité est fondamentale. Par ailleurs, je suis parfois face à des étudiants qui connaissent tout du mouvement queer, qui baignent en permanence là-dedans.

J’ai fait quelques conférences sur les transgenres. Tout ce vocabulaire j’ai dû l’apprendre, je ne le connaissais pas, mais il me semblait fondamental dans un cours d’histoire du genre de le connaitre et d’en parler ».

Conclusion

Les propos échangés avec Valérie Piette montrent que, bien que certaines périodes historiques semblent favoriser un certain relâchement dans les normes, elles peuvent aussi contribuer à réaffirmer des stéréotypes – les périodes de guerre sont à la fois des périodes de transgression et de rappel à l’ordre, comme le montre la perception des rôles de genre durant la première guerre mondiale. Vigilance et regard critique doivent toujours être de mise. Historiciser des valeurs, des concepts, est un moyen d’aiguiser notre regard et de se rendre compte que certaines des injonctions présentées comme des évidences sont en fait des constructions, destinées souvent à assoir le pouvoir de ceux qui les forgent, les « universalisent » en les rendant « intemporelles ». Chaque période de l’Histoire voit émerger des problématiques et des défis particuliers, qui, s’ils peuvent se rejouer encore et encore, ne sont jamais tout à fait les mêmes. Les réalités, les questionnements et les priorités varient selon les générations. À chaque génération donc de préciser ses luttes, en espérant que puisse se nouer un dialogue nourrissant avec les ancien.ne.s.

Hier, le mariage en tant que norme oppressante construite par une certaine bourgeoisie était remis en question par les féministes blanches soixante-huitardes. L’hétérosexualité comme forme de sexualité dominante par les mouvements LGBT, ensuite. Aujourd’hui et demain, d’autres normes sont appelées à être discutées et remises en question : binarité du système de classification sexuelle, masculinité, féminité, existence même d’un sexe biologique indépendant d’une construction sociale et culturelle, blanchité,…

Les mouvements « en marge » des normes, en marge du centre – comme le mouvement queer et l’afroféminisme – font entendre leur voix et appellent à déconstruire toute vision prétendument universaliste, centrée sur la position du groupe dominant (celui, par exemple, d’un féminisme « blanc bourgeois hétéro »). Il est temps d’ouvrir nos oreilles. Et d’entamer une réflexion – en tant qu’association engagée dans la lutte contre la violence de genre, la violence raciale et l’exclusion – sur les normes, les marginalités, et les enjeux qui se posent aujourd’hui pour le mouvement féministe en termes d’écoute, d’ouverture et de remise en questions.

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